À Dormillouse dans la vallée de Freissinières

L’exploration des territoires pourtours du Queyras – à l’instar de Chianale en Val Varaita – se poursuit, lors des séjours réguliers de La Barma, afin d’enrichir tes connaissances naturalistes et culturelles par de bonnes comparaisons. La visite de Dormillouse dans la vallée de Freissinières permet en outre le distingo entre Parc national des Écrins (PNE) et Parc naturel régional du Queyras.

La cascade de Dormillouse dans la vallée de Freissinières

Accéder au parking officiel en fond de vallée de Freissinières, suite aux affres de crues torrentielles désormais récurrentes au Pays des Écrins, est déjà une aventure en soi. Fort heureusement, la candeur d’automne est plus douce que les flux aoutiens. La présence du Parc national est prégnante et l’on comprend immédiatement que le site de Dormillouse – seul village du PNE à priori habité toute l’année – est soumis à quelques prérogatives. Depuis le parking, on accède au hameau mythique par un sentier de 300 m de dénivelé et une heure de marche.

Chemin pour accéder à Dormillouse dans le Parc national des Écrins.

Le site est pour le moins grandiose voire oppressant au départ. Les espaces sont immenses dans une ambiance Écrins minérale sans rapport avec la « montagne à vaches » des Alpes du Queyras. Les nombreux feuillus – dont le Freis nier – trahissent néanmoins une altitude raisonnable ; pour un fond de vallée, Dormillouse n’est « qu’à » 1 700 m. Les gorges où grondent des cascades bouillonnantes sont impressionnantes.

Les maisons de Dormillouse et Freissinières

Le lieu est coquet et la plupart des bâtisses ont été richement retapées. Dormillouse est comme un petit écrin de patrimoine préservé avec son antique moulin carré et, bien sûr, l’inévitable four banal restauré. On imagine là sans peine, aux beaux jours, pas tant une « fête des voisins » qu’une sympathique convivialité avec un mot heureux pour chacun, y compris les touristes invités. Un promoteur immobilier, Argentiérois rusé, te vendrait même le truc pour ton investissement de fin de vie car – le fait est connu – ici le temps passe plus lentement… Mieux, outre le parking aval réservé, le PNE autorise pour les néo-résidents des héliportages réguliers, des brouettes motorisées ( une partie du sentier a d’ailleurs été bétonnée) et l’installation de murs de panneaux solaires high-tech.

Le temple et l'école de Dormillouse, Felix Neff.

Une certaine idée d’Autonomie est propre à l’histoire de Dormillouse dans la vallée de Freissinières. Le temple protestant et l’ancienne école sont encore visibles et des panneaux informatifs te présentent même Félix Neff, légendaire prédicant évangélique qui officiait là vers 1820 pour former durablement la population à l’ouverture d’esprit. On ne saurait donc faire ici l’impasse de faits culturels authentiques. Pourtant, pour qui sait lire, la relecture des infos, en flânant d’un quartier l’autre, peut amener quelque doute. Il semble qu’un guide conférencier labellisé Parc ait tenu à rappeler que le temple fut d’abord une « église » (donc catholique). Après la révocation de l’Édit de Nantes, on ne saurait en effet en douter… mais ceci n’est pas précisé. Faut-il rappeler la légitimité des natifs à l’antériorité vaudoise active ici dès le XIIe siècle voire, pour d’aucuns, depuis l’apôtre Paul ? Toujours savoir déceler cette intention institutionnelle, non pas d’un « recouvrement » mais, à l’inverse, d’un badigeon de chaux pour masquer certains faits. Le cimetière « anglais » aux pierres gravées – sans croix – est d’ailleurs devenu méconnaissable et il n’y a guère qu’un œil exercé qui saura reconnaître dans la forme des clôtures ou, plus bas du côté de Freissinières, dans l’arbre fruitier planté au jardin – cognassier – un reste de culture populaire protestante.

Les ruines de Dormillouse dans les Hautes-Alpes

L’idée d’auto-détermination serait-elle devenue ici un simple cadre bucolique pour visiteurs peu intéressés ? Simple vernis culturel dans la zone limitrophe de la grande réserve de nature préservée ? De la politique de PR pour PN ? Faire croire qu’un jour, pas si lointain, des « protestants » seraient arrivés… tels des Hippys de l’époque.
Dormillouse, en effet, semble désormais un site propice à quelques paradoxes ; entourer sa néo-résidence de sapins bleus (épicéas importés) mais, en même temps, avoir besoin d’un public… Remplacer l’authentique histoire protestante par « l’expérience hippie » actuellement médiatisée dans le documentaire L’Université de Dormillouse. Ce titre fait d’abord référence à une boutade des vallées où des hameaux des confins (comme Bramousse en Queyras…) sont autant supposés abriter des « universités » que leur population serait crétine… Paradoxe encore, l’Université de Dormillouse a vraiment existé – Felix Neff y fonda une école normale pour préparer des instituteurs – mais les hippys n’en furent peut-être pas informés.
Cette expérience communautaire des années 1970 est connue, apte au clivage social entre natifs (forcément un peu obtus) et néos. À moins qu’il ne soit lui-même un rural profond, le visiteur s’identifiera toujours plus facilement au néo ; quelqu’un comme lui qui a simplement osé franchir le pas pour une vie dans la nature sauvage… Suite au documentaire, les croyances quant à l’expérience hippie furent même réactivées sur les réseaux sociaux. On y trouve de l’héliportage, déjà, pour fournir du fourrage aux chèvres agonisantes, à la communauté de cigales inapte à se constituer des réserves de fourmis pour l’hiver, mais aussi un lourd billard français afin de satisfaire un caprice du jeune hippy François Rollin.

Brouette à moteur dans le village hippy

De fait, savoir lire l’historien vaudois Tourn et le sociologue Clouscard pour comprendre qu’une « communauté » extérieure ne peut pas arriver ainsi seule en milieu rural, surtout montagneux, et s’y installer durablement… Pour le sociologue, ce rêve hippy, celui d’une vie dans la « nature chantée », ne serait même rendu possible que par l’autorisation et soutien de papa… Il faudrait un autre article pour révéler la réalité sociale initiée par cette « farce » d’autant qu’on la retrouve dans d’autres sites du nord des Hautes-Alpes, parfois à des époques plus récentes. Expériences qui ne vont pas tant modifier peu à peu toute la population locale – la mixité est toujours souhaitable – qu’amener d’autres cadres économiques, culturels et institutionnels, parfois éloignés des volontés humanistes initiales.

Petit pont secret à voûte arcade en pierre sèche

L’analyse doit donc s’arrêter ici et les chef.fe.s de projets culturels contemporains estampillés Parc national appellent plutôt désormais à se mobiliser pour de grands enjeux écologiques globaux, façon défense de Paul Watson… Enjeux globaux que l’on pourra enrober d’idéaux protestants comme la désobéissance civile de Jacques Ellul sans appliquer, hélas, ces concepts – et ceux de Paul Ricœur – à la réalité locale. Restons donc philosophes et retournons à la lecture de paysage nature & aquarelles. À l’instar de Jean-Luc Godard, citant Nietzsche et Renan, admettons même qu’il y a une certaine lâcheté à être Artiste, à se réfugier dans l’Art. Nous avons l’Art pour ne pas mourir de la Vérité, pour vivre aussi avec la Vérité. Il se pourrait que la Vérité soit triste.

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